Quand j’étais enfant, j’avais hâte d’avoir
18 ans pour pouvoir m’approprier des expressions de vieux. Être autorisée à
dire qu’ « on peut se parler comme des adultes ». Référer aux
adolescents en tant que « les jeunes ». Trouver du plaisir dans les conversations de
prêts hypothécaires et d’assurance-vie. Avoir des seins.
J’ai eu 18 ans le 5 mai 2011, mais rien de
tout ça ne s’est réalisé. J’ai songé que la livraison était peut-être un peu en
retard et que la grande transformation s’effectuerait sûrement à 20 ans. Le 5
mai 2013, j’ai essayé de référer à moi-même en tant qu’ « adulte » et
j’ai vomi un peu dans ma bouche. On m’appelait encore « la p’tite ».
Il me semble avoir eu une conversation sur la non-légitimité des nouvelles
générations de Pokémon (j'veux dire, tout le monde sait qu'il y en a que 150, right?). J’ai continué à flotter dans mon 32B.
J’suis pas une adulte. Le jour où la
rationalité des adultes est passée, j’étais sûrement en train de faire évoluer
mon Pikachu. J’ai le goût de donner un exemple, qui se trouve à être en fait le
sujet principal de ce texte, mais je savais pas comment l’introduire autrement,
parce que moi le sujet amené-posé-divisé je trouve ça très overrated.
Un soir, vers 13-14 ans, j’ai accumulé du
gros vécu.
J’étais avec mon amie Stéphanie et on arrivait
chez elle. Une des voitures était dans son entrée, la porte était débarrée et
on entendait des gens parler tout bas dans le salon. On s’est installée dans sa
chambre et elle est sortie pour aller aux toilettes. Elle a refermé la porte de
la chambre derrière elle, me laissant seule avec le chien. Je l’entendais
bouger dans la salle de bain, en même temps que quelqu’un passait de l’autre
côté de la porte de sa chambre. Le chien a levé la tête. Steph est revenue de
la toilette et voulait demander à son père de nous faire un lift. Elle a crié son
nom mais personne a répondu. On a fait le tour de la maison, vide. On a appelé
le cellulaire de son père. Il était au hockey avec toute la famille. What. The.
Fuck.
Je sais pas comment on a réussi à quand
même s’installer devant la télévision. Mais je sais en sacrement comment j’ai réussi
à bondir du divan et à me retrouver dehors avant même de m’en rendre compte quand
j’ai entendu trois gros BOOM à l’étage. Steph voulait qu’on rentre chercher son
chien. Je voulais rien savoir de retourner volontairement vers ma mort, mais on
a fini par entrouvrir la porte pour appeler le pitou, au même moment où la
porte patio claquait, et quelques secondes plus tard, on entendait des outils
tomber dans le fond de la cours.
Y’a pas eu de bris ni de vol. Si t’en
parles à Steph aujourd’hui, elle va rire et dire qu’on a fait une histoire avec
rien. Moi je sais ce que j’ai entendu. Et être dans une maison où y’a un
intrus, ça a de quoi marquer à vie n’importe quelle p’tite fille de 13-14 ans.
Un soir, la semaine passée, j’étais seule
chez moi avec mon chien. J’écoutais la télévision quand y’a eu de drôles de
bruits au 2e étage. Le chien a bondi à côté de moi pour aller se
poster devant les escaliers en jappant et en grognant. Toi, t’aurais pensé à la
fois où t’étais dans une maison où y’avait un intrus. Moi j’ai pensé à la
p’tite fille morte dans Le Cercle.
J’suis pas une adulte. Le jour où la
rationalité des adultes est passée, j’étais sûrement en train de faire évoluer
mon Pikachu.
